*En hommage à Dickens, un Conte de Noël*




Pour tous mes amis lecteurs français, en l'honneur des fêtes d'hiver, de Noël, voici un conte qui se passe en Angleterre pendant la seconde guerre mondiale et qui met en scène un jeune enfant perdu dans la cruelle et absurde tourmente des combats des grands...

Ce conte est le premier d'une trilogie de contes de Noël, écrits en l'honneur du "Christmas Carol" de Charles Dickens, dont elle adopte la structure (passé, présent et futur; hier, aujourd'hui et demain). Cette année qui a marqué le bicentenaire de la naissance de Dickens me semble le moment où jamais de partager avec vous le premier volet de cette trilogie.

"Le Conte de Noël d'Hier" (ci-dessous) représente dans ma trilogie l'idéalisme et la fraîcheur de l'enfance, ainsi qu'une époque où, malgré la guerre, la terreur et le manque de tout, on privilégiait l'espoir et la lumière. Cette période est en grande partie révolue.

Bonne lecture et un TRÉS BON ET JOYEUX NOËL À VOUS TOUS!


PS: Le second conte de cette trilogie, "Le Conte de Noël d'Aujourd'hui," et le troisième, "Le Conte de Noël de Demain" représentent respectivement les tentations combinées du cynisme et de la désillusion (Le Conte de Noël d'Aujourd'hui) et la renaissance de l'espoir qui est la lumière au coeur de l'Homme (Le Conte de Noël de Demain). Je les publierai plus tard si mon premier conte vous plaît. :-)





CONTE DE NOEL D'HIER

  
 par

Véronique David-Martin


I


Ce matin-là était la veille de Noël. Quand il se réveilla, Mummy était déjà debout. Il entendait les voix dans la cuisine en bas : la vieille Emily qui remuait les cendres du grand fourneau noir pour raviver le feu, et Mummy qui devait avoir sorti le pain du cellier et qui devait s'appliquer à couper des tranches fines mais parfaites. Richard, contrairement à ses petits camarades qui étaient restés à Londres, connaissait le goût du lait frais et mangeait des oeufs régulièrement, mais on n'avait pas de beurre, pas de chocolat parfumé, pas de bananes dorées. La dernière fois qu'il en avait vu, il avait cinq ans, et quand Mummy lui racontait les merveilles gastronomiques du passé, il la regardait avec des yeux ronds car il ne se souvenait pas de l'avant guerre... si ce n'était de leur vie tous les trois, avec Daddy. Ah Daddy ! Serait-ce aujourd'hui que tu reviendrais ? Daddy qui lui manquait tellement, tous les jours. Daddy qui était parti en France, était revenu, qui était reparti et qu'il n'avait jamais revu.
C'était à Noël, trois ans auparavant – il s'en souvenait bien car cela l'avait marqué –, Daddy devait revenir et ils l'attendaient tous avec joie. On était allé à Londres chez Granny, car cela devait être plus facile pour Daddy dont la permission serait courte hélas. Mais on allait le revoir, et Richard n'en pouvait plus de bonheur. Daddy était tellement formidable ! Il était très grand, brun, très beau, avec un sourire tout chaud, une voix profonde et des bras confortables, « moelleux » comme l'exprimait Richard, des bras dans lesquels on se sentait en sécurité. Daddy, pour un adulte, avait un don pour les jeux : il jouait particulièrement bien au cheval, à l'ogre et à cache-cache.
Les jours passaient et Daddy n'arrivait toujours pas. Mummy pleurait souvent de déception et Richard essayait de lui dire d'être patiente, bien que lui aussi souffrît de ces contretemps. Quand il tentait de la rassurer, elle le serrait très fort contre elle et l'appelait dans ses larmes son petit garçon chéri, son bébé, tout ce qui lui restait. Richard essayait de faire comme Daddy et de la serrer contre lui de toute l'envergure de ses petits bras. Mais il n'y avait rien à faire, son chagrin était trop gros. Mummy était très « moelleuse », et Richard aimait se blottir dans ses bras, mais récemment c'était lui qui la câlinait et il se sentait investi de la responsabilité de remplacer Daddy en attendant son retour.
Les jours passaient sans Daddy. L'atmosphère dans la maison était lourde de chagrin. Un matin, il avait surpris la fin d'une conversation entre Mummy et Granny, et, sans savoir pourquoi, il avait eu envie de se boucher les oreilles et de partir en courant, mais il était resté.
— Il ne faut pas lui dire.
— Mais je ne peux pas lui mentir ainsi, Mère. Il a le droit de savoir.
— Non, il a le droit d'espérer. Croyez-moi Mary c'est ce que John aurait voulu.
Il avait entendu sa mère fondre en larmes, et avait poussé la porte entrouverte. Mummy et Granny s'étaient retournées brusquement et l'avaient un instant considéré avec effroi, comme un fantôme. Il était allé vers Mummy et l'avait prise dans ses bras ; bien qu'il fût petit, elle lui sembla frêle. Il demanda alors :
— Où est Daddy ? Pourquoi es-tu si triste Mummy ? Il viendra dès qu'il pourra. Ne pleure pas, ça prend du temps pour rentrer à la maison quand on habite aussi loin qu'il habite maintenant, avec la guerre et tout.
Elle pleurait vraiment très fort et Richard avait regardé sa grand-mère dans l'attente d'une réponse à ses questions. Il avait entendu Mummy se plaindre à Daddy de la froideur de Granny ; Mummy n'avait plus ni père ni mère et Granny était la mère de Daddy. Elle était très grande et très droite, Mummy à côté d'elle disparaissait, et elle ne souriait presque jamais sauf, à l'occasion, avec un petit sourire tout sec et tout serré. Granny n'était pas « moelleuse » – mais alors pas du tout ! Elle était solide et rassurante.
— Où est Daddy ?
— Il a été porté disparu... Il est prisonnier en Allemagne dans un camp.
— Chez Jerry ?
— Tu veux dire chez les Allemands. Oui.
Mummy poussa un drôle de petit cri, comme un gémissement, qui interrompit Granny, et fit resserrer son étreinte à Richard. Il allait falloir vraiment s'occuper d'elle en attendant le retour tant espéré. Daddy, avant de partir, la lui avait confiée. Ce que lui avait dit Granny était dramatique, car tout le monde savait combien Jerry, cet ogre armé et casqué, était méchant ; mais, sans qu'il comprît pourquoi, cela l'avait soulagé.
Il avait peu vu Mummy pendant bien dix jours, puis ils étaient repartis tous les deux à la maison de campagne et n'étaient jamais retournés à Londres depuis. Granny venait de temps en temps – et son arrivée était toujours précédée par un nettoyage de printemps quelle que soit la saison. Elle amenait la redoutable bouteille d'huile de foie de morue et des conserves variées venues souvent d'Amérique. Mummy pleurait à chaque fois et puis, après son départ, la vie reprenait.
Richard attendait Daddy tous les jours. Il aurait aimé plus en parler avec sa mère mais se retenait pour ne pas la peiner – car cela visiblement la peinait. Il imaginait Daddy en pyjama rayé, traînant une grosse boule noire, entouré d'autres prisonniers, eux aussi rayés ; le gardien était, bien sûr, cet ennemi collectif répondant au nom de Jerry, blond, avec des yeux bulbeux et rouges, un casque à pointe, et de longues dents ensanglantées. Le monstre Jerry lui avait été décrit par Brompton, le vieux jardinier, avec lequel il passait le plus clair de son temps, et qui était un vétéran de la grande guerre. Il avait sur le mur de son cottage une affiche du « Hun » toute jaunie, dont il se servait comme cible pour jouer aux fléchettes.
Richard parlait souvent à son père, surtout le soir dans son lit après la prière, mais hélas, malgré toute sa concentration, la télépathie de Myers (ou, comme l'appelait Emily, la « télépotie », ce qui expliquait sans doute l'extraordinaire habitude qu'elle avait chaque soir, depuis qu'il lui en avait parlé, de donner à Richard son pot de chambre avec un sourire complice et un discret « Bien le bonjour au père ») ne marchait pas. Dad devait être trop loin et les murs de sa prison trop épais : il ne lui répondait jamais.
Lors de la dernière visite de Granny, Richard avait demandé ce que faisaient les prisonniers dans leur prison en général. Mummy était sortie brusquement après avoir lancé à Granny un « Je vous l'avais bien dit ! ». Sa grand-mère l'avait regardé durement et lui avait demandé d'arrêter de dire des sottises, puis elle aussi était sortie. Il s'était senti horrible, tout seul et, sans comprendre pourquoi, en faute. Depuis, il parlait de Daddy de moins en moins souvent, à moins en moins de monde, et, à force de silence, il lui semblait que son père, en devenant son secret, était aussi devenu son bien. Bien sûr, c'était triste de ne pas partager avec Mummy, et c'était triste de se sentir coupable de parler de Daddy, mais il avait bon espoir qu'au retour de son père tout rentrerait dans l'ordre. Sa mission était de faire en sorte que tout soit intact, tel que Daddy l'avait laissé, jusqu'à ce qu'il revienne. Le reste – Mummy et Granny – Daddy s'en chargerait. Toutes les deux, il savait si bien les faire rire.
Et voilà, les jours, les semaines, les mois et les années avaient passé, et il les avait barrés avec application sur le calendrier, en imaginant Daddy faisant la même chose sur le mur de sa geôle. Granny venait moins souvent, à cause de la fatigue des voyages, et l'on n'allait jamais la voir à Londres à cause des bombardements. Une jeune dame venait de temps à autre aider Brompton et Mummy au jardin ; elle avait les cheveux roux, un sourire de grandes dents très gentil et un uniforme beige-kaki ; elle s'appelait Melissa, ou Mely. Elle arrivait à vélo le matin et repartait le soir après dîner. Toutes les belles fleurs avaient disparu du jardin, et, à leur place, s'alignaient des rangées et des rangées de légumes.
L'école avait été bombardée (une erreur des « Boches » selon Brompton, car ils visaient le camp de la RAF à quelques kilomètres à l'ouest du village), et depuis les leçons avaient lieu chez l'institutrice, Miss Bonham, le matin de neuf heures à midi. L'après-midi se passait à aider aux récoltes, à l'entretien des champs, des outils et du bétail. Richard ne s'était pas vraiment lié aux garnements du coin ; il préférait vivre dans son monde à lui.
La seule ombre à cette vie d'attente bien remplie fut l'arrivée, ou plutôt l'installation graduelle, du châtelain du village, Edward Burnett-Jones, dans la vie de Richard et de sa mère. Ils l'avaient toujours connu et Daddy le considérait même comme « un type bien », mais depuis un an il venait de plus en plus souvent rendre visite à la maison, et récemment il venait chaque jour. Il n'était pas ouvertement mauvais, mais Mummy avait l'air trop contente de le voir. Richard trouvait qu'elle lui souriait trop. Burnett-Jones était un vieux ; la preuve en était qu'il avait les cheveux gris et qu'il avait été blessé lors de la première guerre, celle de Brompton ; à cause de cela il n'avait pas pu participer à la seconde guerre, celle de Daddy. Il avait essayé de devenir l'ami de Richard qui, au début, l'avait accepté par politesse jusqu'au jour où il l'avait surpris tenant la main de Mummy dans la sienne... et Mummy n'avait retiré sa main que lorsque Richard les avait interrompus. Richard avait ressenti cela comme une trahison, et depuis, aimant trop sa mère pour lui en vouloir, il avait reporté tout son ressentiment sur Edward Burnett-Jones.
D'ailleurs il le soupçonnait. Il avait lu dans des illustrés pour garçons des histoires d'espions allemands plus anglais que les Anglais. B-J était presque trop anglais pour être vrai, de plus il avait les dents longues comme sur le poster de Brompton, et sa claudication, soi-disant due à sa blessure de guerre, était sûrement feinte ; d'ailleurs Richard avait remarqué que B-J semblait parfois oublier de boiter, mais hélas cela ne durait jamais assez longtemps pour qu'il puisse être ainsi démasqué. Coiffé d'un casque à pointe, il aurait été le portrait même du « Hun ». Richard, tout bien réfléchi, avait deux hypothèses : soit B-J avait toujours été un espion et s'était installé au village il y a des années afin de pouvoir, en cas de guerre, servir les « Boches » en toute impunité ; ou bien le vrai B-J avait été kidnappé ou tué et le nouveau, son sosie allemand, avait été parachuté à sa place pour espionner et attendre l'arrivée de ses amis de l'armée allemande, qui surgiraient de la forêt à l'ouest du village, et qui, tels autant d'Attilas, mettraient les maisons à feu et à sang, ne laissant que des cendres.
Richard avait tenté de découvrir des indices qui confirmeraient ses intuitions. Brompton lui avait donné sans le savoir quelques précieux conseils pour la chasse au traître : par exemple, s'adresser au suspect dans sa langue maternelle et guetter sa réaction. En général ça ne ratait pas, le traître surpris répondait dans sa langue et se trahissait. Richard avait alors demandé à Brompton des mots allemands qui s'adapteraient à cette ingénieuse tactique. Après mûre réflexion, Brompton les deux mains appuyées sur le manche d'un râteau, avait donné son experte opinion : « Achtung » ferait l'affaire, cela voulait dire « attention » (de quoi alerter tout Allemand clandestin). Le soir même, Richard avait soumis B-J à l'épreuve du feu, mais en vain : rusé comme tout, le traître avait prétendu ne pas entendre – pourtant Richard avait répété le mot magique plusieurs fois. De plus, Mummy l'avait grondé et lui avait interdit d'utiliser des mots allemands à la maison. Il avait décidément affaire à un professionnel. Et le professionnel en faisait vraiment trop pour être son ami, ce qui faisait Richard le détester encore plus. Il appelait Daddy de toutes ses forces car, sans vraiment savoir pourquoi, il avait peur maintenant de ne plus pouvoir tout garder intact jusqu'à son retour.
Ce matin-là, il avait passé de longues minutes au lit à considérer quel serait son prochain mouvement stratégique contre l'ennemi. Il ne fallait pas trop compter sur l'arrivée impromptue de Daddy ; une veille de Noël, ce serait trop beau. Mummy, qui ne recevait jamais de nouvelles du cher prisonnier, risquait peut-être de l'oublier. Certes, Richard ne pouvait pas écrire une lettre pour son père, mais, chargé qu'il était de le remplacer auprès de sa mère, il pourrait offrir à celle-ci un cadeau de la part de Daddy. Cela, sans aucun doute, lui rafraîchirait la mémoire : elle verrait qu'il ne faut pas désespérer, elle se rappellerait combien elle aimait Daddy, et B-J serait renvoyé dans son Allemagne natale par le char blindé de son indifférence ; tout redeviendrait normal. La certitude du succès le fit soupirer d'aise. Le problème était quel cadeau ? En pleine pénurie de tout, sans argent ni ticket... Quand on veut, on peut. Il trouverait bien.
Il se leva. Il faisait froid et ses orteils se rétractèrent sur le parquet glacé. Il enfila ses vêtements, se débarbouilla, et descendit. Mummy avait beurré les tartines de margarine et la chicorée fumante assombrissait les bols de lait. Il faisait bon. Mummy était très belle et avait l'air heureuse. Elle l'embrassa très affectueusement. Il sentit son parfum de lavande. Tout irait bien, une journée formidable s'annonçait. Brompton avait laissé l'arbre de Noël dans la cuisine. Richard et Mummy le décoreraient dans le salon cet après-midi pour la veillée du soir.
Après le petit déjeuner, Richard bien emmitouflé sortit en quête d'un cadeau. Sa respiration fumait dans l'air froid et cela l'amusa. Pris d'une impulsion soudaine, il retira sa grosse écharpe de laine, la glissa sous son manteau pour se faire un gros ventre, puis il cassa un bout de branche en guise de cigare, et, marchant d'un pas puissant sur la route gelée, il se mit à jouer à Winston Churchill tel qu'il l'avait vu au cinéma.
Puis il passa à Hitler : le regard se fit sournois et roula de droite à gauche avec une expression sinistre comme celle des méchants dans les vieux films ; le cigare coincé entre son nez et sa lèvre supérieure retroussée fit office de moustache ; la démarche et le bras se firent très saccadés, très nazis ; et le personnage recréé, il l'engagea dans une conversation intense et imaginaire avec B-J, son espion-chef. Il fallut un bon quart d'heure avant qu'il ne se lasse. Il jeta enfin le cigare-moustache, remit son écharpe autour de son cou tout en oubliant comme d'habitude de la nouer, et recommença à penser au cadeau. Dans la campagne hivernale et en guerre, nulle fleur, nulle fantaisie. Que pourrait-il trouver ? Il rencontra Jo, le fils du boucher, avec qui il eut une bagarre excellente, activité captivante qui lui prit encore bien une demi-heure.
Il rentra vers une heure, aussi affamé que bredouille, se promettant de repartir après le déjeuner. La voiture de B-J était devant la maison. Richard ralentit le pas. Il n'avait plus envie de rentrer ; mais il avait faim et Mummy allait s'inquiéter.
Quand il poussa la porte de la cuisine, Mummy avait une robe qu'il ne lui connaissait pas. Son visage rose et joyeux lui apparut de profil, avec une expression qu'il ne lui avait pas vue dans les yeux depuis le temps de Daddy. Ses deux mains étaient tendues, offertes à l'Ennemi qui s'y accrochait avec une insistance avide et vulgaire. Comment osait-il ? Richard avait à peine tourné le dos, que l'autre était là, plus espion que jamais, à lui voler sa mère, à gagner du terrain.
Sentant son fils dans la pièce, Mummy se tourna vers lui. En voyant l'expression haineuse sur son visage, elle retira ses mains de l'étreinte d'Edward. Il était temps de lui parler. Comment lui dire ? Edward comprit ce à quoi elle pensait et il la pria de l'excuser car il avait rendez-vous chez lui avec quelqu'un. Ni la jeune femme, ni le petit garçon ne firent attention à ce qu'il dit. Il s'éclipsa et elle lui envoya, lorsqu'il la regarda avant de disparaître derrière la porte, un pauvre sourire anxieux.
Mummy fit signe à Richard d'approcher. Il avait affreusement peur. Un pressentiment terrible le fit presque s'enfuir en courant. Quel que soit ce qu'elle allait lui dire, il sentait qu'il ne voulait pas l'entendre. Et Daddy qui n'arrivait toujours pas !
Elle le prit contre elle et, doucement, en lui caressant les cheveux, lui annonça l'impensable ; sa plus grande hantise allait se concrétiser. Elle expliqua que Daddy ne reviendrait jamais et que, malgré l'amour indestructible qu'elle aurait toujours pour lui, elle souffrait de la solitude. Elle ajouta qu'elle savait que Richard, lui aussi, souffrait d'avoir perdu son père. Alors, le nom de l'infâme Edward fit son apparition dans son monologue. Richard l'avait toujours su mais avait voulu s'aveugler : elle avait oublié Daddy, enfermé dans sa prison allemande, et allait se remarier avec le traître... qui serait son nouveau Daddy.
Non ! Ce n'était pas possible ! Daddy allait revenir à la fin de la guerre. Elle se mit à pleurer, mais pour la première fois il n'eut aucune envie de l'épargner ; il voulait comprendre, lui montrer son manque de foi, de loyauté, et peut-être aussi lui faire mal. Lui, il avait si mal. Alors pour justifier sa trahison, elle lui annonça l'impossible : Daddy ne reviendrait jamais car il était mort héroïquement il y avait trois ans. On ne lui avait pas dit pour ne pas lui faire de peine. Ce mensonge-là le fit hurler. Comment osait-elle lui mentir ainsi pour épouser son sale vieux ? A ces mots, elle le gifla et l'envoya dans sa chambre.
Il ne pleura pas et ne ressentit rien du tout quand, en montant l'escalier, il l'entendit sangloter en bas. C'était bien fait pour elle, elle l'avait cherché. Soudain en quelques minutes, il se retrouvait sans père ni mère. Il se sentait tout rouge, et sa colère était telle qu'il n'avait pas envie de pleurer. Il lui ferait payer. Si elle le trouvait mort ou s'il disparaissait, elle saurait que c'était sa faute. Il allait se venger. De plus, Daddy ne pouvait pas être mort ; il l'aurait su, on lui aurait dit. Daddy lui avait promis qu'il reviendrait et Daddy tenait toujours ses promesses ; Mummy aussi avait toujours tenu les siennes jusqu'ici. Qui pouvait-il croire ? En qui pouvait-il avoir confiance ? Daddy était-il vraiment mort ?
Était-ce pourquoi la télépathie n'avait jamais marché ? Il l'avait appelé si fort que, s'il avait été en vie, il lui aurait répondu quelle que soit l'épaisseur des murs de sa prison. Mais s'il était mort, pourquoi lui avoir menti ? L’avoir fait vivre dans de faux espoirs ? Mummy, Granny...
Les adultes étaient d'atroces faux-jetons et il ne pourrait plus jamais les croire. Dorénavant, il ne pourrait plus vivre sous le même toit que sa mère et n'accepterait jamais B-J comme père. Il n'avait pas le choix, il devait partir. Il fallait qu'il sache si oui ou non Daddy était vivant ; il irait à Londres voir Mr Churchill qui était le grand chef de la guerre et il lui demanderait. C'était un adulte, mais c'était un héros : il lui dirait la vérité.
Il décida de partir le soir même, pendant la messe de Noël. Il prépara son sac comme il le put, en tentant de suivre tant bien que mal ce que disaient ses livres d'aventures. Il le cacha sous une bâche qui protégeait du foin dans la cour, et décida de jouer un rôle lui aussi afin d'endormir la suspicion des adultes.
Il entra dans la cuisine l'air contrit. Mummy lui sauta au cou et le couvrit de baisers en lui répétant qu'ils allaient être heureux et qu'elle était tellement désolée de ne pas lui avoir dit la vérité plus tôt. Il eut presque du plaisir à mentir ; il ne ressentait plus rien pour elle. Elle lui était devenue étrangère. Elle était futile et égoïste. Elle serait bien punie quand elle s'apercevrait qu'il était parti pour toujours. L'idée qu'elle s'en remettrait peut-être vite et le remplacerait comme elle avait remplacé Daddy le perturba trop lorsqu'elle l'effleura ; il la rejeta immédiatement de son esprit. Il voulait croire au moins qu'il pouvait se venger d'elle en la faisant souffrir. Il lui en voulait tant ; il en oubliait presque son ressentiment concentré sur B-J. Même si Daddy était mort, pourquoi le remplacer ? Elle l'avait lui, le remplaçant choisi par Daddy lui-même, son sang, son fils. Il ne connaissait pas la notion de vénalité, mais elle lui parut vénale : elle le dégoûta. La dévotion jalouse qu'il avait eue pour elle s'était changée en haine.
Il l'aida à faire le sapin. Guirlandes, boules, bougies... On mit la table du réveillon pour cinq : Mummy, Richard, Emily, Brompton et B-J. On plaça les cadeaux sous le sapin. Il n'avait rien pour elle, mais cela n'avait plus aucune importance. La nuit tomba très tôt. L'air glacé sentait la neige. Arrivés à l'église, Richard se sépara des adultes car les enfants de l'école de Miss Bonham, comme chaque année, formaient la chorale de Noël. Tout le monde avait l'air si réjoui que cela lui serra le cœur.
Les choristes, et Richard parmi eux, en aube blanche, entrèrent tous en procession derrière le curé. L'église étincelait de tous ses cierges allumés. Il y faisait bien chaud. La crèche en plâtre et en paille racontait toujours la même histoire simple de l'avènement du fils de Dieu. Dans la lueur des bougies on ne voyait plus la peinture écaillée, et tout prenait un lustre magique. Richard dévorait des yeux tous ces détails familiers comme pour la dernière fois. Arrivé dans le choeur, il se plaça derrière tout le monde près de la porte de la petite chapelle. Au milieu du service, en plein chant du traditionnel « Good King Wenceslas... », il sortit par la porte qui donnait sur une petite rue derrière l'église. Il s'était débarrassé de son aube et était tout habillé dessous. Il passa par la maison pour prendre son sac, et, après un dernier regard à la veilleuse de la cuisine, il partit en direction de la forêt.



II


Le froid lui mordait les joues et les mains, mais il n'y prenait pas garde ; il avait au coeur une telle rage, un tel ressentiment. La volonté de vaincre le rendait même insensible aux flocons de neige qui avaient commencé à tomber doucement, et qui, dans des circonstances ordinaires, l'auraient ravi.
Il avait toujours craint la forêt, car elle était profonde, insondable, et que la vieille Emily, sans doute pour l'empêcher d'aller s'y perdre, l'avait bercé d'histoires terrifiantes de monstres, de sorcières et de bêtes sauvages, habitant toutes sans exception dans la forêt. Il était assez grand pour ne plus y croire, mais un reste de superstition subsistait au fond de lui ; en outre, plus récemment, il avait décidé que ce serait de la forêt que Jerry arriverait, s'il arrivait.
Plus il s'y enfonçait, et plus il sentait monter en lui l'excitation de l'aventure. Il leur montrerait à tous de quoi il était capable ! Il serait le justicier superbe, le champion incorruptible de Daddy. Sans jamais avoir lu la pièce, il sympathisait inconsciemment avec Hamlet. Il se voyait, une épée de lumière au poing, se battre avec l'usurpateur ; il voyait sa mère en pleurs lui demander pardon ; il en aurait, lui aussi, pleuré d'émotion ! La médiocrité serait vaincue par le sublime.
Plus il s'enfonçait dans le bois, et plus l'aventure le prenait. Il se voyait, tour à tour, chevalier de la table ronde, trappeur, chercheur d'or et explorateur. Perdu dans ses rêves de gloire, il ne remarqua pas l'étoile brillante qui apparut un instant dans le ciel plein, avant de disparaître derrière la ligne épaisse des arbres. Absorbé dans ses pensées et insensible aux mille bruissements de la forêt nocturne, il n'entendait que ses pas sur le sol humide. La nuit si noire, l'odeur de l'hiver, la buée de sa bouche, le faible rayon de sa torche dans le brouillard, la paralysie presque agréable de son visage gelé, tout était si extraordinaire. Il était seul, invincible, prêt à abattre tous les moulins qu'il rencontrerait sur son passage. Les ombres gigantesques qui se penchaient sur lui n'étaient pas terrifiantes car elles étaient réelles et non plus imaginées, mythiques. Il décida sur-le-champ, dans sa toute fraîche sagesse, que seul l'inconnu faisait peur.
Il pressentit que la perte de sa famille allait être un grand tournant dans sa vie ; il ne savait pas comment, mais il savait que ce serait définitif, qu'il n'y aurait plus de retour en arrière. Il savait que désormais, même s'il se perdait dans la forêt et se voyait mourir de faim, il ne reviendrait pas : il était allé trop loin pour faire demi-tour. Ces idées bien que lugubres lui semblèrent très adultes et très héroïques. Il comprit pourquoi, malgré la mort et la peur, des hommes partent à la guerre. Rien ne le ferait démordre de sa résolution.
Mais les minutes peut-être même bien les heures passèrent, et la forêt n'en finissait pas de se dérouler en tapis de plus en plus blanc, en arbres de plus en plus immenses et fantasmagoriques, en buissons de plus en plus impénétrables, en bruits de plus en plus inquiétants, en froid de plus en plus pénétrant. Richard perdait petit à petit les écailles dorées et magiques de son invincible armure. Il se sentait perdu, insignifiant et vulnérable. Quand il trébucha sur une racine et, en tombant, brisa sa torche, ce fut la goutte qui fit déborder le vase ; et le vase était plein à ras bords de cris de peur, de colère et de désespoir. Daddy, Daddy, tu ne peux pas être mort ! Ce serait trop injuste ! Il criait mais ne pouvait toujours pas pleurer. Il criait si bien qu'il n'entendit pas la bête s'approcher dans les fourrés, et poussa un hurlement de surprise et de terreur quand elle se jeta sur lui et lui alluma sa torche sous le nez.
Aveuglé par la lumière, il ne distinguait pas le monstre dans les griffes duquel il était tombé. Il entendait son souffle rauque et haletant derrière lui, il sentait son étreinte hideuse. D'abord paralysé d'effroi, il se remit un peu et commença à se débattre ; c'est alors qu'il sentit quelque chose d'inouï lui arriver. Sur sa tempe, impossible de se tromper, il sentit la bouche glacée d'un revolver. Ce n'était pas un monstre, c'était un homme : était-ce mieux ou pire ? Sans doute mieux, pensa-t-il, car avec un monstre on ne peut pas raisonner. Mais le peut-on toujours avec un homme ?
L'homme dit quelque chose dans une langue incompréhensible. Alors l'enfant comprit : Jerry ! Mon Dieu, les amis de B-J étaient arrivés ! Il avait donc eu raison tout le temps ! L'invasion des Boches allait démarrer et elle allait venir de la forêt ! Comme il l'avait prédit ! Une onde d'excitation traversa sa peur. L'aventurier en lui se réveillait. Il se souvint des réactions de ses héros favoris et décida de les imiter le plus possible. D'abord, pas de panique. Ensuite, essayer de savoir qui était l'ennemi ; lui parler... Mais cela allait être difficile, car, contrairement aux méchants dans les livres, qui, même s'ils étaient des sauvages du bout du monde, parlaient toujours anglais, ce Jerry-là semblait ne parler qu'allemand.
Richard essaya « Achtung ! ». Le test de Brompton, en tout cas, sembla marcher cette fois-ci : l'Allemand, visiblement moins bien entraîné que B-J, sursauta, écarta la torche du visage de Richard et le fit lui faire face. Il lui demanda dans un anglais presque parfait, avec un drôle de petit accent qui écorchait les consonnes et les rendait coupantes :
— Qu'y a-t-il ?
— Vous parlez anglais ?
— Oui. Qu'y a-t-il ? Pourquoi as-tu dit Achtung ?
— C'est le seul mot que je connaisse en allemand ; vous êtes bien allemand, hein ?
— Oui.
— Vous êtes combien ?
— Tais-toi.
— Vous êtes une armée ? Vous allez envahir le village ?
— Tais-toi, je te dis de te taire. Suis-moi. En silence. Tu as compris ? Ou je te rendrai silencieux avec mon revolver.
Il semblait penser ce qu'il disait, et Richard jugea plus prudent de lui obéir. Maintenant, cependant, il n'avait plus aussi peur. L'Allemand était bien concret et il parlait anglais. De plus, Richard avait entrevu son visage ; un visage étonnant, plutôt beau, très différent de l'affiche de Brompton, très différent de son compatriote, l'infâme B-J. L'Allemand l'entraîna dans la profondeur sombre des arbres, loin du sentier. Il neigeait maintenant à gros flocons. Richard sentait la fatigue le gagner et il trébuchait souvent. Au début cela avait irrité l'Allemand, mais à force il avait dû s'y faire car il n'y prenait plus garde. Richard remarqua que l'Allemand aussi peinait, et les traînées rouges sur le sol blanchi lui apprirent, en bon aventurier qu'il était, que l'ennemi était blessé. Cela lui redonna force et courage. Il n'avait pas de plan, mais l'idée de revenir en héros au village, après avoir déjoué le plan d'invasion des Allemands, lui parut de plus en plus attrayante. Mummy verrait de quel bois il était fait !
Soudain, Jerry, car cela devait être son nom de guerre, s'immobilisa. Il tendait l'oreille. Richard en fit autant mais n'entendit rien. Jerry avait l'air vraiment préoccupé et, quand Richard voulut lui demander ce qui se passait, il le saisit brusquement et lui mit la main sur la bouche. Richard suffoquait un peu. Il tenta de mordre, mais se souvint du revolver : même s'il parvenait à s'échapper, l'Allemand lui tirerait dessus. Il écouta lui aussi. Il écouta avec attention. Des voix résonnaient dans le silence nocturne. Des voix qui se rapprochaient, des voix qui criaient quelque chose. Des voix qui appelaient. Des voix qui appelaient plus ou moins à l'unisson,
Richard ! Richard ! Richard !
Richard eut un sursaut pour s'échapper, mais l'Allemand l'immobilisa. Il lui faisait mal. Richard sentit une peur affreuse le vider de son sang quand, dans l'ombre, il vit briller le canon du revolver. Il prit le parti de se taire. Être découvert ainsi, de toute façon, n'aurait rien d'héroïque. De plus il ne voulait pour rien au monde retourner à la maison pour voir sa mère épouser B-J et, sans le savoir, peut-être devenir une collaboratrice. Les voix se rapprochaient encore. Il semblait à Richard qu'il entendait battre le cœur de l'Allemand. C'était horrible, mais on se serait cru dans un film. Il reconnut la voix du Warden, la voix du capitaine des Home Guards – l'armée de vieux messieurs qui défendait l'Angleterre quand la vraie armée avec Daddy était partie loin au front –, la voix de B-J, et la voix angoissée de Mummy. Cette dernière lui fendit le cœur, mais il se rappela combien elle les avait trahis, Daddy et lui. Sous la main de l'Allemand, il serra les lèvres.
Les voix ne vinrent pas exactement jusqu'à eux. Puis elles se firent plus distantes et s'amenuisèrent jusqu'à devenir le silence. L'Allemand alors se détendit. Il prit le sac de l'enfant, en sortit le plaid soigneusement empaqueté en prévision des nuits fraîches, l'étala par terre et fit signe à Richard de s'asseoir dessus. Sans le quitter des yeux, il rassembla quelques branchettes et, avec difficulté, alluma un feu dans la nuit humide. Ensuite il s'effondra plus qu'il ne s'assit à côté de Richard. Richard vit que l'homme était affaibli et blessé. Il ne s'en réjouit pas pour autant : cet homme était certes l'ennemi, mais il souffrait. Richard pensa à Daddy, à sa souffrance. Il n'avait jamais pensé à cette souffrance auparavant. Il avait imaginé Daddy dans une prison de bande dessinée. En regardant le visage épuisé et exsangue de l'Allemand, il vit en superposition le visage de son père blessé, mourant.
— Daddy, oh non ! Tu ne peux pas être mort !
Il avait parlé tout haut sans prendre garde. L'Allemand tourna les yeux vers lui, et Richard lut avec étonnement dans ce regard ennemi non pas l'agressivité et la mort, mais la tendresse et la vie. L'homme se mit à fouiller le contenu des nombreuses poches de son blouson d'aviateur. Il en sortit une écharpe de soie claire, une photo, et enfin un flacon d'eau de vie qu'il contempla avec soulagement. Il but une longue rasade d'alcool et, après s'être essuyé les lèvres du revers de la main, poussa un soupir de satisfaction. Richard regardait la photo : elle représentait une petite fille blonde et rose qui riait sur une balançoire.
— Elle s'appelle Hanna. Tu la trouves jolie ?
— Pour une fille... oui. Elle est assez jolie.
— Assez jolie ! Elle est très jolie. C'est ma fille.
L'idée que les Boches pouvaient avoir de jolies petites filles qui riaient sur des balançoires n'avait jamais effleuré Richard. Il eut envie d'en savoir plus.
— Si vous vous appelez tous Jerry, comment faites-vous pour vous y retrouver ?
L'Allemand eut un petit rire qui se termina en grimace de douleur. Il but une autre gorgée à la bouteille.
— On ne s'appelle pas Jerry. Vous nous appelez Jerry. Je m'appelle Hans. Et toi, comment tu t'appelles ?
— Richard.
— Un nom de roi.
— Oui...c'est vrai. Richard Coeur de Lion.
— Tu as des parents ?
— Non... Enfin oui. Enfin, je ne sais plus.
— On sait si on a des parents ou non.
— Oui, en général, mais moi, je ne sais pas.
— Tu veux en parler ?
Richard était surpris de la tournure que prenait la conversation. L'Allemand était un homme comme les autres et il était même amical. Parler de secrets d'état serait un acte de trahison, mais Richard n'en connaissait aucun ; parler de lui-même sans mentionner quoi que ce soit sur la RAF ou les Home Guards devrait être OK. Et puis il avait envie de parler. Tant de choses lui étaient arrivées en si peu de temps et il n'avait pu se confier à personne. Alors il parla... de B-J (Hans assura Richard qu'il ne le connaissait pas, et il sembla sincère), de Mummy, de Daddy, de sa colère, de sa rancœur, de sa confusion, de Daddy, encore de Daddy. Hans le vit frissonner de froid et l'entoura de son écharpe en soie ; petit à petit, l'homme et l'enfant, perdus dans la grande nuit gelée, se rapprochèrent. L'enfant frileux bientôt se blottit dans les bras de l'homme pâle au regard creusé de noir. Dans les reflets changeants du feu, ils se racontèrent mille choses. Loin du chaos de la guerre, l'homme put être encore une fois un père, et l'enfant put être encore une fois un enfant. Richard s'endormit enfin dans les bras « moelleux », en murmurant « Daddy ». Le revolver était tombé un peu plus loin, noir sur la blancheur ambiante, laid, absurde, abandonné.

  

III



Quand Richard se réveilla, il faisait jour et il avait très froid. Il mit quelques secondes à se réajuster à la réalité. Il avait fait de beaux rêves de Daddy. Il se souvint de la veille, de sa fuite, de Hans. Hans lui avait dit qu'il ne fallait pas se punir et punir sa mère, que B-J n'était pas un espion – car il le saurait par ses chefs allemands qui lui en auraient parlé –, qu'il ne remplacerait jamais Daddy, mais pourrait être un bon compagnon pour Mummy et, avec le temps, peut-être même pour Richard lui-même. Hans était un Jerry formidable. Lui non plus, il n'aimait pas la guerre, et sa famille lui manquait terriblement. Il était brun, jeune et beau, comme Daddy. Il était en fait tellement comme Daddy. C'était vraiment bizarre, qui l'eût cru ? Avoir comme ami un Jerry ! Car Hans, après cette nuit de confidences, était son ami.
Hans dormait encore ; Richard ne pensa même pas à en profiter pour s'échapper. Il se tourna, se mit à genoux et tenta de le réveiller. En vain. Hans dormait d'un sommeil profond. Il l'appela, le toucha, le secoua, lui prit la tête entre les mains, lui frotta les tempes avec de la neige. Le beau visage était blafard et sans vie. Sur la neige, il y avait une grande tache foncée. Alors Richard comprit. Ce fut comme une vague qui déferla en lui. Il serra Hans très fort et enfin il pleura, comme il n'avait jamais pleuré. Il se vida de toute sa haine, de sa confusion, de son ressentiment.
Il berçait Hans contre lui. Il savait soudain que Mummy ne lui avait pas menti, que Daddy était bien mort. Et dans ses bras menus, mais que soudain il sentait forts, il tenait le père d'une petite fille blonde et rose qui vivait en Allemagne. La guerre lui parut monstrueuse. Les heures passèrent, ou des minutes longues comme des heures, Richard tenait toujours Hans dans ses bras, il pleurait toujours, et il comprenait de plus en plus de choses. Mummy n'avait trahi ni Daddy, ni Richard ; elle avait tant pleuré et n'avait pu se confier à personne. Richard avait dû tellement la blesser quand il parlait constamment du retour de Daddy. Il avait souffert, mais il avait été égoïste. Il n'avait pas voulu voir la vérité, il n'avait pas voulu grandir et laisser Mummy refaire sa vie. Elle aimerait toujours Daddy, mais B-J pourrait la protéger et être son ami, son compagnon. Hans lui avait tout expliqué. Hans avait dû être un père formidable. Richard se pencha sur lui et posa ses lèvres tout humides de larmes sur son front :
— Adieu Daddy !
Il distingua d'abord des appels lointains qui graduellement se rapprochèrent. Après qu'il y eut répondu faiblement, il entendit les pas rapides de quelqu'un qui courait dans la neige. Les arbustes s'écartèrent, et un homme un peu hirsute, qu'il reconnut à peine, se jeta sur lui et l'embrassa avec effusion. C'était B-J, mais un B-J différent ; il n'était ni coiffé ni rasé, ses yeux étaient rouges d'insomnie, il avait un petit air jeune et brillant. Richard se laissa faire. Il se sentait soulagé.
— Tu vas bien ?
— Oui.
— Cet Allemand ne t'a pas fait de mal ?
— Oh, non. Au contraire. Il s'appelle Hans.
— Le pauvre homme est mort.
— Je sais. Comme Daddy.
— Mon pauvre petit, tu es si jeune pour tout cela.
Mais Richard ne se sentait plus si jeune.
L'avion de Hans avait explosé dans le ciel et, blessé, il avait atterri en parachute dans la forêt. Les Home Guards avaient prévenu B-J que des parachutistes ennemis avaient peut-être échappé à la destruction de leur avion. Hans, en fait, était le seul survivant. Après avoir cherché Richard en vain la veille au soir, B-J avait passé la nuit entière à continuer les recherches tout seul. A l'aube, il avait découvert la torche cassée et, dans un buisson, l'écharpe de laine jamais nouée. Il avait appelé Richard et l'avait enfin trouvé. Mummy était folle d'inquiétude et de remords. B-J dit à Richard qu'il ne voulait ni lui voler sa maman, ni remplacer son papa. Richard s'entendit lui répondre qu'il le savait bien. Le plus étonnant dans tout cela, c'est qu'il le pensait vraiment. B-J aida Richard à se lever, puis il replia le plaid sur Hans. Richard envoya un baiser à Hans. Il prit la photo de Hanna et la plaça sous le plaid entre la veste de Hans et son cœur. Il remit la couverture en place. Les Home Guards arrivaient déjà. Ils emmenèrent le corps avec précaution. B-J leur donna des instructions pleines d'humanité et de respect : le corps fut déposé à l'église. Richard pour la première fois regarda B-J avec reconnaissance.
Quand ils arrivèrent à la maison, Mummy et la vieille Emily l'attendaient sans y croire. Il y eut beaucoup d'effusions, de baisers et de larmes. Après un bain, suivi d'un copieux déjeuner, Richard tint à emmener Mummy voir Hans. Quand elle le vit, Mummy pleura beaucoup. Enfin, Richard et sa mère purent pleurer ensemble sur Daddy, sur les pères terrassés par la guerre, sur les veuves et les orphelins. B-J vint les chercher, et avec Emily et Brompton, on eut une soirée de Noël mémorable. Richard offrit à Mummy l'écharpe de soie blanche souillée de sang et de boue ; elle la reçut avec émotion, s'en drapa et ne la quitta pas de la soirée. Le sapin tout illuminé, la flambée dans la cheminée et les visages tendres et pleins d'espoir de cette fin 44 : 1945 serait l'année de la paix. Ils en étaient sûrs.

Pour Noël 1945, Richard reçut une lettre de Mr Winston Churchill qui lui confirma que son père était mort en héros sur le front. Une autre lettre arriva quelques mois plus tard qui fit moins de bruit dans le village, mais qui lui fit encore plus plaisir. C'était une toute petite missive, écrite par une fillette blonde et rose, qui lui disait combien elle le remerciait de sa lettre, combien elle aimait son père, Hans, combien il lui manquait, et combien elle était reconnaissante à Richard d'avoir aidé son Vater à mourir. Elle finissait en lui disant que par-delà les frontières, malgré les ronflements mortels des avions destructeurs, malgré les bombes, malgré les haines, elle espérait qu'il y aurait toujours quelque part quelqu'un qui comprendrait l'esprit de Noël.

© V. David-Martin, 2005

4 comments:

  1. J'ai les cheveux droits sur la tête, merci Véronique pour ce joli moment de tendresse et cette belle leçon d'amour.

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    1. Un grand merci pour ce beau commentaire!

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  2. Seule l'humanité en son coeur apporte la Lumière!
    Merci Véronique
    Au plaisir
    Mireille (rencontrée chez votre éditeur lors du festival Etonnants Voyageurs)

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  3. Merci, chère Mireille! Je vous souhaite de tout cœur un Noël lumineux.

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